31 janvier 2007

Esprit d'entreprise -contact 1-
Tout a commencé très tôt ce matin, où était-ce à midi, enfin à l’heure où mes méninges engourdies s’extrayaient encore paresseusement d’une longue réminiscence du goût brut et frisquet de pékin à l’aube naissante, quand, à peine arrivées à Shenyang, la jeune madame « professeur Wang », de son apologétique dénomination - simple gestionnaire de la branche française d’une compagnie spécialisée dans l’escorte des étudiants à l’étranger de sa véritable compétence- Madame Wang donc, n’estima pas nécessaire de s’enquérir de mon identité puisque, de toute façon, je ne représentais à ses yeux qu’une fonction résumable à ces deux mots : « intervenant étranger» . Elle s’obstina à me désigner ainsi à la troisième personne, jusqu’à ce que cette réification me monte au nez, quelques vingt minutes seulement après notre rencontre. Mais cette impolitesse consistant à lui stipuler que j’avais été dotée d’un nom à la naissance étant la seconde, je préjuge qu’elle était déjà accoutumée à l’évidence de ma rudesse d’ourse male léchée : la première, commise dans les vingt minutes précédentes, consistant à ne m’être point fendue d’une démonstration exacerbée de modestie lorsque, après m’avoir entendu prononcer d’un ton certes fort standard mais quelque peu elliptique un « ça va» assez ordinaire ma fois, elle m’eut lancé une oraison de flatteries aussi conventionnelles qu’ inopportunes sur l’irréprochabilité et la richesse de mon vocabulaire...
Il faut savoir que les chinois se considèrent comme des modèles internationaux de modestie, et qu’une des raisons pour laquelle les longs nez passent en pendant pour d’infâmes orgueilleux est justement celle là qui consiste à refuser de s’incliner humblement pour décliner un compliment que l’on a bien voulu condescendre à vous attribuer, aussi redondant, conventionnel et stupéfiant soit-il.
Quelques instants plus tard nous
voilà rassemblées toutes les trois autour d’une salade de fruit à la sauce
mayonnaise et, décidée à briser l’ambiance, je répondis donc très franchement
au conventionnel :"Alors la Chine
A ma grande surprise, personne ne
s’offusqua des raisons que, mufle, je fournis. Madame Wang, perplexe toutefois s’en étonna : « Comment ça, on
n’a pas de liberté ici ? Moi je trouve qu’on est plutôt très
libres… »
Bon appétit
Exportation en hausse
Un riz au curry plus tard, me voilà
dans la grande salle de congrès du Lido de Shengyang, pour un grand show
marketing, endurant un discours écoeurant destiné à convaincre de pauvres familles
chinoises à investir sur l’avenir à l’étranger de leur unique progéniture,
discours fondé sur l’argument inattendu de la croissance du marché des
étudiants chinois envoyés à
l’étrangers : 15 Millions en 2005 contre 7 millions en 2001…
Lorsque, après
m’être enquise auprès de ma collègue du degré d’incongruité que pouvait
représenter à ses yeux le fait de marchandiser une si précieuse progéniture, elle me renvoya un charmant regard baigné
d’évidence acceptative, je décidai de sortir fumer une clope.
A mon retour, le show avait
commencé, et j’avais ma place à y tenir. Une lueur se pointa à ce lugubre
horizon commercial en la personne d’un étudiant en socio-linguistique :
certains mots portent ici des valeurs poétiques inconnues SO-CIO,
LIN-GUI-STIQUE, le cumul des S, la césure liquide et la vélaire profonde
encadrée d’une stridence vocalique, le tout fermé par une parfaite chute
occlusive, qui ne se serait pas laissé bercer quelques instants par le rythme
enlevé de cette joyeuse composition nominale ?
J’allais entreprendre de rassembler
mon affabilité minutieusement enfouie lorsque le locuteur de cette harmonie
poétique verrouilla abruptement tous mes efforts : « Oui, je voudrais
retourner en France faire un master, mais plutôt d’économie ou quelque chose
d’utile comme ça, parce qu’avec la linguistique, je me condamne à être
perpétuellement un employé, tu vois, je ne pourrai jamais être un
patron. »
Je vois. Très bien même. Et une
insulte sans papa-ni-maman se coinça en travers de ma glotte.
Esprit d'entreprise -contact 2-
Là, on est samedi soir, j’ai
accepté de partir en déplacement professionnel pour essayer de pénétrer une
fois dans ma vie les joies non révélées de cet univers de travail auquel tous
mes semblables ou plutôt mes congénères, le mot est plus juste, attribuent une
valeur systématisée.
Je suis dans une chambre d’hôtel,
en compagnie de ma collègue dont le premier réflexe en entrant avait été
d’allumer le téléviseur, deux tortillons de P-cul inutilement enfoncés dans les
oreilles, tentant de rassembler des résidus de concentration sur un livre. Les
hurlements de joie d’un public galvanisé par un syncrétisme de prestations
annihilant toute possibilité de catégorisation de l’émission on vite raison de
mes dernière forces :le présentateur, trentenaire (c’est –à -dire vieux)
simule (mal) l’euphorie afin de stimuler un public de tous les âges, véritablement
engagé quand à lui dans le vote des meilleurs talents du soir : choix ingrat
s’il en est à faire entre un groupe de New Kids On the Block accompagné d’une
participante fagotée d’une pathétique contrefaçon ethnique de costume Yi, une
troupe de sages danseurs de salsa, des kung fu boys en tenue de lumière sur
bruyance de percussions impériales, ou
encore un Michael Jackson javellisé et robotisé…
A mes côtés, La pensée grecque
de J.P Vernant s’est affalée sur un mal de tête remontant à mon
exceptionnellement matinal saut du lit, creusé pendant une après-midi de
promotion de « marché des étudiants » et en phase crispationnelle
face à ce patchwork télévisé cossant, tandis que mon lit, mon chat, mon
amoureux viennent pencher leur souvenir sardonique sur ma curiosité décidemment
déplacée…
_ « Et vous, vous en avez
beaucoup des programmes comme ça en France ? «
Juste envie de pleurer … ?








