24 mai 2007

The last day

Alors, voilà.
J’avais pourtant bien assez tôt vomi la réalité qui s’offrait chaque jour sous les apparences, derrières les fausses portes, mais malgré tout sensible à tous les arguments universitaires en faveur d’une dialectique qui est aussi la mienne : rien ne peut être noir ou blanc, bien ou mal, j’ai mis le temps qu’il fallait à m’avouer vaincue.
Dans l’angoisse de me voir assigner l’étiquette monolithique de « celle qui voit tout en noir et est même pas capable de trouver la vie où elle est », j’ai perduré.
Cinq ans.
Chinois contemporain ; chinois classique ; littérature moderne, ancienne ; vie professionnelle en milieu chinois, en milieu expatrié ; relations amicales, universitaires, d’enseignement, de voisinage, intellectuelles ; centre de la chine, Wuhan ; hors de la chine, Taiwan ; capitale, Pékin. Cours à l’Inalco, à l’université chinoise, à l’institut national de théâtre, en particuliers…

J’ai cherché les transformations, débusqué les différences, couru les émotions, chiné les talents, parcouru les espaces, humé les transversalités, ouï les émergences, espéré à chaque défaite, relancé sans cesse un lien, une relation, un échange ; enfin j’ai espéré malgré mes maigres moissons, être toujours dans l’erreur.       
    Culpabilisant de sentir la censure, l’humiliation, l’écrasement, l’annihilation, là où M. Rocca de l’antenne de science Po à Pékin parvient lui, à comprendre que «  la censure en Chine n’est pas ce que l’on croit, en est pour preuve notre activité universitaire ici… ». Là où les professeurs de l’INALCO parviennent à trouver de la créativité, là où les historiens chinois parviennent à comparer le despotisme chinois vieux de 2200 ans à l’éphémère Napoléon III, là où les étudiants en chinois voient de la culture ancestrale, bref, pourquoi aurais-je été la seule à ne pas percevoir le souffle de vie et de bonheur qui se dissimule en Chine ?
Sentant approcher les limites de mes capacités d’optimisme, j’ai pensé qu’il fallait mettre à profit ce  subtil temps de répit et d’espoir pour perfectionner encore et toujours la langue, sans laquelle bien entendu, on ne communique pas ( soucis que n’ont d’ailleurs pas bien des chantres de la chine, au passage…)

    J’ai donc aspiré une grande bouffée d’air, mis un bouquin de Nancy Houston dans mon sac au cas où, et me suis inscrite à un cours de presse écrite à l’école privée coréenne, bien décidée à ne pas me laisser influencer, ni par le mauvais goût vestimentaire de mes camarades, ni par leur apparente et phénoménale capacité à sublimer l’idiotie universitaire chinoise… Je gardais donc le nez plongé dans mon bouquin, entre l’analyse féministe du nihilisme chez Schopenhauer et du fascisme chez Cioran, concentrée sur la préservation de ma faible réserve d’optimisme jusqu’à l’arrivée du prof.
Signe des cieux, c’était un homme : j’aurai d’autant plus de mal à lui attribuer toute la niaiserie de mes dizaines d’autres profs femmes, autre temps de répit, ouf !
Distribution de la presse du jour, bonne ambiance, personne ne parle mais le prof commente joyeusement les titres, et me traverse subrepticement le regret de ne pas être venue plus souvent, le projet de m’inscrire à deux cours par jour afin de rattraper mon retard, bref, apothéose du bonheur d’apprendre. Jusqu’à… ce titre «  Pas de protection sociale pour ceux qui ne possèdent pas de fichier ».
-« Bon, protection sociale, tout le monde comprend, hein ? Quand au fichier, c’est ce qui permet de faire le listing par exemples des collections dans un musée, du stock d’un magasin, etc…mais ce mot recouvre également une réalité toute chinoise : chaque personne possède un dossier fichant les étapes de sa scolarité, des écoles où elle est allée, des notes qu’elle a obtenues, des appréciations et mérites, jusqu’à la fac ; et puis ensuite, aussi, des unités de travail auquel elle a appartenue, de sa vie professionnelle et sociale. Mais ce fichier, nous ne pouvons y avoir accès. Il est secret, seul les employeurs peuvent le consulter. »
Amélie, qui n’a pas d’autre choix que d’entendre, ne semble en avoir aussi d’autre que de s’interroger naïvement :
-« Mais si on ne veut pas avoir de fichier, qu’est-ce qui se passe ? »
- «  Ah ! Mais là réside tout le changement ! Désormais, si on travaille dans une entreprise privée, les fichiers ne sont plus suivis, c’est seulement pour les fonctionnaires d’état que c’est valable. Cependant, comme les fichiers sont consultés par les entreprises pour recruter, les demandeurs d’emploi peuvent payer pour que leur fichier soit mis à leur disposition quand même. »
Saperlipopette de la dialectique…
-«  Mais revenons à la protection sociale. En effet, seuls les employés dont le fichier est suivi voient leur protection sociale financée par l’état. Les autres, qui travaillent dans le privé, doivent payer seuls la totalité de leur protection sociale, qui est très chère… »
Amélie, dans des limbes socialistes, commence à se faire remarquer dans l’ambiance toujours aussi sublimée :
-« Ben, pourquoi les entreprises ne financent-elles pas une partie de la protection sociale ? »
- « Mais si, mais si, selon la loi, c’est effectivement le cas, elles sont censées contribuer en partie ! »
Embrouillamini de la rhétorique…
- «  Ben, alors, pourquoi elles le font pas ? »
Vilain petit canard ! Comme tu es naïf ! Le gentil professeur en rit, de ta naïveté !!!
- « Imaginez-vous que par exemple, moi, prof dans cette école privée, j’aille porter plainte devant la justice parce que mon employeur ne paye pas ma protection sociale ? Qu’est-ce qu’il m’arriverait ?
Mes camarades coréens avaient du, dans leur grande compréhension de toutes choses, anticiper bien avant moi sur cette issue :
-« Je me ferais virer en un tour de main et voilà, l’affaire serait réglée ! »
Pas pour moi en tout cas, l’impatience monte sur les bancs, le prof commence à transpirer, mais tant pis l’harmonie attendra encore deux secondes :
-« Ben, si il y a une loi, pourquoi l’état ne se charge t’il pas d’en contrôler l’application ? »
Hilarité. Evidence.
-«  Mais parce que les entreprises chinoises sont trop nombreuses…bien entendu ! »   
    A nouveau cette nausée, incontrôlable ; soubresauts de monolithisme ? Après l’article sur les œuvres d’art médiévale la pause retentit, je plie mon journal, le dépose sur le bureau du prof, prend Nancy Huston dans mon main avec la promesse de ne plus l’abandonner, cours vers le soleil acheter un paquet de clopes, et là, assise comme une clocharde sur les marches d’un fast-food, admets enfin que les mots Prud’homme, justice sociale, humanité, rationalité, bonheur, épanouissement et liberté sont nécessaires à mon petit cerveau monolithique, pour rêver, communiquer, échanger, apprendre et…espérer !

 

 

Posté par meliepapillon à 12:54 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur The last day

    bijour !

    Superjouasse d'avoir de vos nouvelles, en plus ce que tu racontes c'est plus qu'intéressant. Le seul problème, c'est Joseph, dis lui de se faire couper les cheveux.
    Bises !

    Posté par cokrane, 26 mai 2007 à 22:47 | | Répondre
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